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Pourquoi je suis devenue romancière

par Leila Marmelade

S’il y a bien une chose que je ne sais pas faire, c’est faire ce qu’on me demande de faire. Oui je sais la phrase paraît amusante mais elle l’est moins quand on se rend compte de la réalité qu’elle renferme.

Je pense qu’il n’y a rien de plus difficile au monde que d’être noire et femme. Quand on est noir, tous les peuples de l’univers (le monde est trop petit) qui se sentent supérieurs au notre. Et quand on est une femme, on a la moitié de la population mondiale qui pense pouvoir nous dicter ce que l’on a le droit de faire et ce qu’on n’a pas le droit de faire. Et je pense sincèrement que si autant de personnes se permettent de nous dire qui on doit être, c’est qu’elles n’ont aucune idée de qui nous sommes réellement. À qui la faute si nous sommes demeurées au fil des siècles des « hidden figures ». Ne pas nous-même, nous raconter à nos semblables et aux autres, concentrer nos efforts à rester dans l’ombre des autres, voilà où se trouve notre faute.

Quand on rêve d’être autre chose qu’une parfaite femme au foyer mère de trois magnifiques enfants, quand on voit sa mère se battre au quotidien pour être une femme indépendante, quand on travaille pour une femme puissante qui s’est bâtie à la sueur de son front, on se rend compte que c’est une réalité qui n’est pas écrite. Parce qu’en ouvrant ses livres préférés on ne voit jamais « ces femmes » qui font pourtant parties de notre quotidien. Il faut qu’on se l’avoue, nos histoires qui ne sont pas racontées.

Comment cela se vérifie-t-il dans les faits ?

Vous vous ennuyez au bureau et vous décidez de surfer un peu plutôt que de résoudre la casse-tête juridique planqué dans votre dossier. Dans ce cas là c’est vrai que ce n’est pas vraiment de l’ennui mais plutôt l’envie de ne pas travailler. Bref, je reprends , vous ne voulez pas travailler alors vous parcourrez un article intitulé les 20 plus belles femmes de monde. Vous n’êtes pas une beauté vous-même mais vous voulez savoir à quoi ressemblera la femme noire du lot. Vous estimez que ça vous permettra de savoir si vous êtes à des années lumières du standard international de beauté ou plutôt à un pâté de maison.

Sauf qu’il n’y a pas de femmes noires dans les 20 plus belles femmes du monde de cet article, ni dans les autres articles du même acabit d’ailleurs. Qu’est que ces articles ont en commun ? Ils n’ont sûrement pas été écrit par une femme noire.

Mais il en faut plus pour vous troubler. Ce petit oubli ne gâchera pas votre journée. Alors à la sortie du bureau, vous vous rendez au rayon livre du super marché du centre ville à la recherche d’une petite romance facile à dévorer en une soirée. Les Harlequin remplissent à merveille ce rôle. Mais vous n’en trouverez aucun avec en couverture une héroïne noire, alors vous vous tournez vers un auteur africain et tant pis pour la romance. Sauf que les ouvrages qui vous sont proposés datent des indépendances et parlent de la négritude. Évidemment en tant que chef-d’œuvre certains ouvrages ne se démoderont jamais. Mais parfois vous voulez vous reconnaître vous dans ce que vous lisez, et pas votre mère ou votre grand-mère. Alors vous rentrez.

Une fois chez vous, assise devant la télé avec de la junk food, en zappant négligemment, vous tombez sur un documentaire historique sur les plus grandes reines que l’histoire a connu. Aucune africaine dans le lot. Quoi, comment ça ? Alors que vous savez que certaines reines ont fait parti des plus grandes résistantes de l’Histoire !

Alors plutôt que de vous plaindre et de continuer à être « the silent figures » vous vous décidez à écrire … pour donner la parole à celles dont personne ne pense à raconter l’histoire. Vous souhaitez révéler, mettre la lumière sur toutes celles qui sont demeurées dans l’ombre depuis bien trop longtemps, sur toutes les « hidden figures ».

Un proverbe africain dit qu’un seul doigt ne peut laver la figure, ce qui veut dire que l’union fait la force. Mais je me dis surtout qu’un seul doigt se lève et c’est toute la main qui se lève avec lui. Alors si j’écris , d’autres écrirons aussi. Si je nous lis, d’autres nous lirons aussi à leur tour.

Et peut-être qu’enfin l’adolescente blottie dans son lit au fin fond de Kigali, Libreville ou Dakar pourra se dire en tournant la dernière page d’un de mes romans : je ne suis pas obligée d’être qui on me demande d’être ni de faire ce qu’on me demande de faire et surtout il n’y a pas que les blondes aux yeux verts au teint de porcelaine qui peuvent être des héroïnes !

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